délicat, ate

DÉLICAT, ATE

(dé-li-ka, ka-t') adj.
Qui a une mollesse comparée à quelque chose de liquéfié, fondu, et, de là, facile à endommager, à altérer, tendre, frêle, faible, en parlant des choses. Peau, couleur délicate. Teint délicat. Mains délicates. Tempérament délicat. Ces plantes sont très délicates.
Ce furent de beaux lis qui.... Devant que d'un hiver la tempête et l'orage à leur teint délicat pussent faire dommage, S'en allèrent fleurir au printemps éternel [MALH., I, 4]
Cette santé est toujours bien délicate [SÉV., 440]
Le roi, me trouvant petit et l'air délicat, dit à mon père que j'étais encore bien jeune [pour servir] [SAINT-SIMON, I, 22]
On ne peut retenir ses larmes quand on lui voit épancher son cœur sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait ; des yeux si délicats firent leurs délices de ces visages ridés, de ces membres courbés sous les ans [BOSSUET, Anne de Gonz.]
La foi est une vertu presque aussi délicate que la pudeur ; un souffle, pour ainsi dire, la ternit [MASS., Car. Vérité de la rel.]
Avoir le sommeil délicat, s'éveiller au moindre bruit. En parlant des personnes, qui n'est pas robuste. Cet enfant est délicat ; il a besoin de soins.
Par une autre extension du sens de liquéfié (la liquéfaction diminuant, atténuant), ténu, difficile à apercevoir.
Qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour [décrit par le soleil] n'est lui-même qu'un point très délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent [PASC., Pensées, I, 4]
Fig. Subtil, difficile à apprécier. La différence est tellement délicate, qu'elle peut échapper à bien des esprits.
Fin, travaillé avec un soin minutieux. Trait délicat. Dentelle délicate. Ouvrage délicat. Fig.
La pièce est délicate et ceux qui l'ont tissue à de si longs détours font une digne issue [CORN., Nic. II, 3]
Léger, élégant. Art, pinceau délicat. Œuvre délicate. Travail délicat. Ce sculpteur a le ciseau délicat.
D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable [BOILEAU, Art p. III]
Difficile, embarrassant.
Cette explication est assez délicate [MAIR., Soliman, III, 5]
Mais, seigneur, la matière est un peu délicate [CORN., Œdipe, II, 1]
Ce sera un pas assez délicat [BOSSUET, Lett. quiét. 421]
Je crois pouvoir dire d'un poste éminent et délicat, qu'on y monte plus aisément qu'on ne s'y conserve [LA BRUY., VIII]
Les affaires politiques sont souvent si obscures, si délicates que les personnes les plus éclairées d'ailleurs ne sont pas toujours capables d'examiner si les mesures qu'on prend sont justes, nécessaires ou non [FÉN., t. XXII, p. 372]
Que cette situation est délicate ! [MASS., Panég. St Thom.]
Le discernement en devient si délicat qu'il est presque impossible de ne pas s'y méprendre [ID., Car. Resp. hum.]
Dans cette conjoncture délicate, Timoléon demande une conférence avec les ambassadeurs et les principaux officiers de l'escadre carthaginoise [ROLLIN, Hist. anc. Œuvres, t. IV, p. 318, dans POUGENS]
C'est une chose très délicate de bien poser le point auquel les lois de la nature s'arrêtent [MONTESQ., Espr. XXVI, 14]
La chose est possible, mais délicate [VOLT., Voyage de la raison.]
Finement senti ; exprimé d'une manière ingénieuse et élégante. Expression délicate. Tour délicat.
Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flatterie délicate ou d'une douce conversation n'était capable de lui faire découvrir son secret [BOSSUET, Duchesse d'Orl.]
Tu souffres la louange adroite, délicate [BOILEAU, Ép. IX]
Il n'appartient qu'aux personnes intelligentes et éclairées de pénétrer tout le sens d'une pensée délicate [ROLLIN, Traité des Ét. III, 3]
Qui sent et apprécie finement. Goût, esprit délicat. Un connaisseur délicat.
Le roi est très content de votre belle lettre ; il est délicat en fait de style, et le vôtre l'a satisfait [MAINTENON, Lett. au duc de Noailles, 1er mars 1711]
Ombrageux, susceptible. Il est délicat et facile à piquer.
C'est une volonté hautaine et impérieuse, jalouse de ses prétendus droits, et délicate sur tout ce qui les blesse [BOURD., Pensées, t. II, p. 483]
M. de Turenne délicat sur ces matières [HAMILT., Gramm. 5]
Elle était fine et délicate sur le mépris [ID., ib. 8]
Hélas ! nous sommes si délicats sur la fidélité de nos amis ! Le moindre refroidissement nous blesse ; le plus léger défaut d'attention nous aigrit [MASS., Car. Passion.]
Vous nous direz qu'on en voit [des gens de bien] tous les jours qui sont plus délicats sur les injures, plus fiers dans l'élévation.... [ID., ib. Injust. du monde.]
Le monde qui condamne si fort l'ambition dans les gens de bien, qui les accuse si facilement d'être plus vifs sur leurs intérêts, plus délicats, plus pointilleux [ID., Panég. St Jean Baptiste.]
En parlant des choses, qui excite la susceptibilité.
C'est sur ce point qu'il est chatouilleux, voilà l'endroit délicat [BOSSUET, I, Annonc. 1]
De semblables erreurs, quelque jour qu'on leur donne, Touchent les endroits délicats ; Et la raison bien souvent les pardonne, Que l'honneur et l'amour ne les pardonnent pas [MOL., Amphitr. III, 8]
Scrupuleux en fait de probité, de bienséance. Il a une conscience très délicate. Un amant délicat.
Agésilas était peu délicat sur les devoirs de la justice, quand il s'agissait de servir ses amis [ROLLIN, Hist. anc. Œuvres, t. V, p. 373, dans POUGENS]
Preuve que les dames de Sparte n'étaient pas fort délicates sur le point de la chasteté conjugale [ID., ib. t. VII, p. 415, dans POUGENS]
En parlant des choses, conforme à la probité, aux bienséances. Avoir des sentiments délicats. Ce procédé me semble peu délicat.
Difficile à contenter. Vous êtes bien délicat. Il ne faut pas être si délicat. Fig. Délicat et blond, se dit d'un homme qui fait le difficile plus que de raison, et qui affecte une mollesse de tempérament que l'on attribue souvent aux blonds. Qui a le goût, le palais sensible aux plus légères différences. Un homme peut être délicat, sans être difficile.
Il est délicat dans son boire et dans son manger [D'ABLANC., Arrien, dans RICHELET]
Son hôte était assez délicat sur la bonne chère [HAMILT., Gramm. 4]
Il se dit aussi du sens de l'ouïe. Avoir l'oreille délicate. En parlant des choses, qui flatte un goût délicat. Mets délicats. Vin délicat. Un souper délicat. Une crème d'ananas est un manger délicat, bien que telle ou telle personne puisse ne pas aimer le goût de l'ananas.
10° Moralement, qui a le goût sensible aux choses élevées, fines, touchantes.
Je suis fort délicate en amitié [SÉV., 3]
Des hommes ont été assez peu délicats pour mettre en commun leurs voluptés [CHATEAUB., Génie, IV, 3, 3]
En parlant des choses, qui est apprécié par les personnes délicates. N'aimer que les plaisirs délicats. Ne rechercher que les jouissances délicates.
On attend quelquefois un livre plusieurs jours avant l'impression pour le décrier ; et le plaisir le plus délicat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait [LA BRUY., XV]
Peu jaloux [St Thomas d'Aquin] de la gloire de l'invention, gloire si délicate pour ceux qui se piquent de science [MASS., Panég. St Thom.]
Introduits [les savants] depuis longtemps par un privilége délicat dans le sanctuaire de la vérité [ID., ib.]
11° Substantivement, celui, celle qui a de la délicatesse, qui est difficile. Faire le délicat, la délicate.
Va chez ces délicats qui n'ont soin que d'unir Le choix des voluptés aux moyens d'y fournir ; Si tu crois y trouver des roses sans épines, Tu n'y trouveras point ce que tu t'imagines [CORN., Imit. III, 12]
Les délicats sont malheureux ; Rien ne saurait les satisfaire [LA FONT., Fabl. II, 1]
Celui qui sent, juge finement.
Maint défaut échappe au vulgaire, Qu'apercevront les délicats [LAMOTTE, Fab. IV, 6]

SYNONYME

  • DÉLICAT, DÉLIÉ. Ces deux mots, comme on peut voir à l'étymologie, sont identiques ; mais quand l'usage refit délicat sur delicatus, il n'en reconnut pas l'identité avec délié, et il établit des nuances. Au propre, délicat et délié indiquent ce qui est ténu, mais avec cette distinction que délicat implique une qualité, un art, un charme ; on dira que les fils de la toile d'araignée sont déliés si on a égard seulement à leur ténuité, et délicats, si on prend en considération l'art avec lequel ils sont formés. La nuance est la même au figuré : un esprit délié est un esprit propre aux affaires épineuses ; un esprit délicat est un esprit propre aux affaires de goût, d'art, de conscience.

HISTORIQUE

  • XVIe s.
    Israel lors estoit nommé le fils delicat [chéri] de Dieu : tous les autres estoyent tenus pour estrangiers [CALV., Instit. 349]
    Qu'on le rende delicat au choix et triage de ses raisons [MONT., I, 167]
    Comme un traict d'une poincte très delicate [déliée] [ID., I, 171]
    Une beauté affettée, delicate, artificielle [ID., I, 177]
    Les riches descriptions de l'un, les delicates inventions de l'autre [ID., I, 190]
    On peult veoir par là si cette recherche de la verité est delicate [difficile] [ID., II, 112]
    Il estoit fort delicat et de petite complexion, au moyen de quoy sa mere ne vouloit pas qu'il travaillast beaucoup à l'estude [AMYOT, Démosth. 7]
    Superflu en festoyements, delicat en son vivre, et dissolu en toutes manieres de voluptez et de delices [ID., Démétr. 3]
    Il avoit les oreilles si delicates qu'elles ne pouvoient patiemment ouïr rien que flatteries [ID., Dion, 11]
    Le prince de Genevois, qui, ne trouvant pas l'air de la Rochelle assez delicat, se mignardoit aux champs [D'AUBIG., Hist. II, 294]
    Il fut si patetic, qu'il rendit comme en extase les plus delicats de ses auditeurs [ID., ib. II, 337]
    Ces delicats ne sont capables de l'un ny de l'autre, foibles en tous les deux [CHARRON, Sagesse, Préf. de la 2e édit.]
    La compagnie d'un homme delicat amollit peu à peu ceux qui vivent avec luy [ID., ib. II, 1]

ÉTYMOLOGIE

  • Provenç. et catal. delicat ; espagn. delicado ; ital. delicato ; du latin delicatus, ancienne orthographe pour deliquatus, de deliquare, proprement rendre liquide, fondre, figurément expliquer (de de, et liquare, rendre liquide, voy. LIQUEUR) ; d'où il suit que le sens propre de delicatus est proprement fondu, mou ; par conséquent le premier sens de délicat est celui de tendre, faible. On trouve dans le XIVe et le XVe siècle delicatif :
    Il est mol et delicatif [ORESME, Eth. 209]
    Vins et viandes plus sains que delicatifs [CHRIST. DE PISAN, Charles V, I, 30]
    Au reste delicat a été refait, au XVIe siècle, sur le latin ; la forme d'origine était delié, et, plus souvent, delgié, dougié, etc. (voy. DÉLIÉ 1).