ingrat, ate

INGRAT, ATE

(in-gra, gra-t') adj.
Désagréable, qui déplaît (ce qui est le premier sens étymologique).
La forme de ce tableau est ingrate [DIDER., Salon de 1767, Œuvres, t. XIV, p. 119, dans POUGENS.]
L'île et les rochers battus de la mer de Corse ne pouvaient être qu'un séjour ingrat pour le philosophe[Sénèque] arraché subitement d'entre les bras de sa mère [ID., Claude et Nér. I, 31]
Peu attirant, qui inspire peu de confiance. Figure ingrate. Visage ingrat. Mine ingrate. Terme de marine. On dit que la toile à voile est ingrate, lorsque le chanvre qui a servi à en former les fils a été mal épuré.
Particulièrement. Qui n'est pas gracieux à celui qui lui a fait du bien ; qui n'a point de reconnaissance.
Les cœurs les plus ingrats [CORN., Cinna, III, 4]
Justinien fut ingrat envers ses amis [BOSSUET, Hist. I, 11]
Mais tout, s'il est ingrat, lui parle contre moi [RAC., Brit. I, 1]
Qui a le caractère de l'ingratitude, en parlant des choses.
Et comme je n'ai point les sentiments ingrats [CORN., Sertor. V, 4]
Et mon silence ingrat a droit de me confondre [ID., Sertor. V, 4]
Comme je condamne Votre ingrate conduite au regard d'Ariane [TH. CORN., Ariane, I, 3]
Ingrat d'une chose, qui n'en a pas de reconnaissance.
Veux-tu que la grâce divine Coule abondamment dans ton cœur, Fais remonter ses dons jusqu'à leur origine, N'en sois pas ingrat à l'auteur [CORN., Imit. II, 10]
Il ne demeura pas ingrat de ces faveurs, car il ne jurait que par moi [D'ABLANCOURT, Lucien, la Double accusation.]
Je vous remercie, et, pour vous montrer que je n'en suis pas ingrat, quoique je n'aime guère à décider, je vous répondrai sincèrement à tout ce que vous me demandez [MÉRÉ, lettre 1]
J'aime tendrement M. d'Harouys, et ne veux pas être ingrate des plaisirs qu'il m'a faits [SÉV., 26 fév. 1687]
Elle [l'Église] n'est pas ingrate de leurs bienfaits [des rois], elle s'en glorifie par toute la terre [BOSSUET, Panég. St Thomas de Cantorb. 1]
Il excelle par son cuisinier ; aussi n'en est-il pas ingrat.... il l'a loué toute la journée [MONTESQ., Lett. pers. 48]
Ingrat à, qui n'a pas de reconnaissance pour.
A moins que d'être ingrate à mon libérateur [CORN., Androm. V, 2]
Ne soyez point ingrat au bon Clément [SÉV., 21 juin 1680]
Ingrat à, avec un nom de chose pour régime, qui a de l'indifférence, de l'insensibilité pour.
Son œil ingrat à mon tourment, Me donnant ce désir, m'ôta le jugement [RÉGNIER, Élég. II]
Moïse ne se lassait jamais d'écouter le peuple, tout ingrat qu'était ce peuple à ses bontés [BOSSUET, Polit. III, III, 12]
Ces mêmes dignités Ont rendu Bérénice ingrate à vos bontés [RAC., Bér. I, 3]
Ingrat à tes bontés, ingrat à ton amour [VOLT., M. de César, , 4]
Qui ne dédommage point des dépenses ou des peines.
Jusqu'ici notre peine est une peine ingrate [TRISTAN, Panthée, I, 1]
Ce qui lui fit conclure en somme Qu'il avait à grand tort son village quitté ; Il renonce aux courses ingrates [LA FONT., Fabl. VII, 12]
J'entreprends, pour l'amour de Dieu et de son Église, un travail ingrat, qui est celui d'aller rechercher, dans de petits livres de peu de mérite, un nombre infini d'erreurs [BOSSUET, États d'oraison, I, 10]
Gémissant et caché, traîne encor ses vieux ans, Dans un service ingrat à la cour des tyrans [VOLT., Oreste, III, 8]
Ici la pauvreté, couverte de haillons, S'enfuit, à son aspect, du seuil de sa chaumière ; Avec un soc usé, traçant d'ingrats sillons, Le serf désespéré paraît creuser sa tombe [MASSON, Helvétiens, II]
Terre ingrate, celle qui ne répond pas aux dépenses et aux travaux du cultivateur.
Je suis persuadé qu'il n'y a point de terrain, quelque mauvais, quelqu'ingrat qu'il paraisse, dont on ne pût tirer parti, même pour planter des bois [BUFF., Hist. nat. introd. part. exp. Œuv. t. VIII, p. 388]
Fig.
En travaillant pour le monde, vous avez semé dans une terre ingrate [BOURDAL., Sur la récomp des saints, 1er avent. p. 21]
L'éducation, qui d'ordinaire dans les autres hommes embellit ou cultive un fond, encore brut ou ingrat, ne fit que développer les richesses du sien [MASS., Or. fun. Villeroy.]
Les traducteurs sèment en terre ingrate ; le sol le plus fertile s'appauvrit sous leurs mains [DE WAILLY, Merc. de Fr. Vendémiaire, an XI, p. 55]
Un instrument ingrat, un instrument de musique dont il est difficile de tirer bon parti.
C'est le seul [un musicien] qui de la guitare ait pu faire quelque chose ; mais sa composition était si gracieuse et si tendre, qu'il aurait donné de l'harmonie au plus ingrat de tous les instruments [HAMILT., Gramm. 8]
Un miroir ingrat, un miroir qui ne reproduit pas bien les traits.
J'essayai mon habit le plus modestement qu'il me fut possible, devant un petit miroir ingrat qui ne me rendait que la moitié de ma figure [MARIVAUX, Marianne, 1re partie.]
En littérature, et dans les beaux-arts, qui n'est pas favorable au développement du talent ou des beautés de l'art. Vous travaillez sur un fond bien ingrat.
Pour ce qui est du sujet [l'histoire de l'Académie], on a bien pu le trouver ingrat et difficile à remplir, parce qu'en effet il ne reste là-dessus que peu de mémoires [D'OLIVET, Hist. de l'Acad. t. I I, p. 2, dans POUGENS]
On se trompe fort, lorsqu'on pense que tous ces sujets, traités autrefois avec succès par Sophocle et par Euripide, l'Œdipe, le Philoctète, l'Électre, l'Iphigénie en Tauride, sont des sujets heureux et aisés à manier : ce sont les plus ingrats et les plus impraticables [VOLT., Œdipe. lett. 4]
Tout est ingrat, pour une tête stérile [DIDER., Essai sur la peint. ch. 5]
S. m. et f. Un ingrat, une ingrate, celui, celle qui n'a pas de reconnaissance.
Je ne puis non plus résister à cette inclination, qu'à celle que j'ai pour vous, et vous ne devriez pas trouver étrange que j'aimasse un ingrat, vous qui savez qu'il y a si longtemps que j'aime une ingrate [VOIT., Lett. 30]
Plus on sert des ingrats, plus on s'en fait haïr [CORN., Suréna, V, 2]
Allez, vous êtes une ingrate, Ne tombez jamais sous ma patte [LA FONT., Fabl. III, 9]
Quant aux ingrats, il n'en est point Qui ne meure enfin misérable [ID., ib. VI, 13]
Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats.... ? [BOSSUET, Duch. d'Orl.]
Vous l'ai-je confié [Néron] pour en faire un ingrat ? [RAC., Brit. I, 2]
Vous ne me trompez pas, je vois tous vos détours : Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours [ID., ib. IV, 2]
Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer ? [ID., Athal. I, 4]
Un bienfait qui tombe sur un ingrat [LA BRUY., IV]
Il ne craignait point d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre : Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te mordre [VOLT., Zadig, 1]
Vous n'aurez pas affaire à un ingrat, c'est-à-dire vous serez largement récompensé.
Le galant, ravi d'entendre ces paroles, remercia la soubrette de sa bonne volonté, et l'assura que, si elle pouvait en venir à bout, elle n'aurait pas affaire à un ingrat [LESAGE, Guzm. d'Alf. IV, 2]
Celui, celle qui ne répond pas à un amour.
On plaint mort un ingrat qu'on détestait vivant [CORN., Tois. d'or, V, 1]
Mais l'ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place [RAC., Andr. I, 1]
Laissez-moi le plaisir de confondre l'ingrat [ID., Bajaz. IV, 6]
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes, Je renonce sans peine à tes faibles appas ; Mon amour te prêtait des charmes, Ingrate, que tu n'avais pas [, Vers adressés par le Grand-Prieur de V. à Ninon de Lenclos qui ne répondait pas à son amour]
Terme de théologie. Les ingrats, les ennemis de la grâce. Ingrat, avec un adj. possessif, celui qui a témoigné de l'ingratitude envers quelqu'un.
Je ne sais que vous dire sur le sujet de M. Conrart, sinon ce vieux mot qui a été dit si souvent : " Je vivrai et je mourrai son ingrat " , il est trop obligeant de la moitié [BALZ., Lett. 12, liv. XXII]
Soupçonner que mon cœur avait la faiblesse de pencher pour qui vous savez, pour mon ancien ingrat [VOLT., Lett. Bernis, 19 août 1758]
Il se dit, dans le même emploi, de celui ou celle qui n'est pas sensible à l'amour pour quelqu'un.
Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrat [CORN., Galer. du Palais, III, 1]

HISTORIQUE

  • XVe s.
    Ingrades non cognoissans ses bienfaiz [E. DESCHAMPS, Poésies mss. f° 101]
    Si de l'argent voulez avoir, Il ne faut que le demander, L'hostesse ne fut pas ingrate [avare], En disant : je n'en ai pas haste, N'espargnez rien qui soit ceans [VILLON, 2e repue franche]
  • XVIe s.
    Craignant d'estre ingrat à la memoire d'un si magnanime Prince [LANOUE, 670]
    Pour n'estre point ingrat à sa bonté [de Dieu] [CALV., Inst. 1011]
    Que je m'appelle ingrat des biens que tu m'as faits ! [DESPORTES, Œuvres chrest. XVIII, prière]

ÉTYMOLOGIE

  • Lat. ingratus, de in.... 1, et gratus, agréable, reconnaissant (voy. GRÉ).