malheureux, euse

MALHEUREUX, EUSE

(ma-leu-reû, reû-z') adj.
Qui porte malheur (première acception déterminée par le sens propre du mot heur). Il est né sous une malheureuse étoile. Cette circonstance est d'un malheureux augure.
Je suis tenté, mon cher philosophe, de croire avec messieurs de l'antiquité qu'il y a des jours, des mois et des années malheureuses [VOLT., Lett. d'Alembert, 2 juin 1773]
Ce joueur a la main malheureuse, c'est-à-dire on perd presque toujours après qu'il a donné les cartes ou qu'il les a coupées. Avoir la main malheureuse, ne pouvoir toucher à rien sans le casser. Fig. Avoir la main malheureuse, réussir mal dans tout ce qu'on entreprend. Avoir la main malheureuse, se dit aussi d'un homme qui, ayant eu plusieurs duels, a tué ou blessé chaque fois son adversaire. Populairement. Il est malheureux en fricassée, il ne réussit à rien. Il est malheureux, il se noyerait dans un crachat.
Qui ne réussit pas, qui a un insuccès.
Concurrent malheureux à cette place insigne [le consulat], Votre orgueil l'attendait ; mais en étiez-vous digne ? [VOLT., Rome sauv. I, 5]
Qui n'est pas heureux.
Ô malheureuse fille, Sur qui j'établissais l'espoir de ma famille ; Ô race détestable et digne de son sort [ROTROU, Antig. IV, 2]
On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on se l'imagine [LAROCHEF., Max. 49]
Quand je suis assez malheureuse de ne vous avoir plus, ma consolation toute naturelle, c'est de vous écrire [SÉV., 14 juin 1675]
Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps mortel ? [BOSSUET, Bourgoing.]
Combien de fois a-t-elle remercié Dieu de deux grandes grâces : l'une, de l'avoir faite chrétienne.... l'autre, de l'avoir faite reine malheureuse ! [ID., Reine d'Anglet.]
Quand vous vous trouverez malheureux, songez aux plus malheureux que vous : la recette est infaillible [MAINTENON, Lett. à d'Aubigné, 20 oct. 1681]
Le plus malheureux de tous les hommes est celui qui croit l'être ; car le malheur dépend moins des choses qu'on souffre que de l'imagination avec laquelle on augmente son malheur [FÉN., Tél. V]
On prétend qu'on est moins malheureux quand on ne l'est pas seul [VOLT., Zadig, 17]
Malheureuse j'appris à plaindre le malheur [DELILLE, Pitié, IV]
Mais, si nous ne vivons, ne mourons qu'une fois, Eh ! pourquoi, malheureux sous de bizarres lois, Tourmenter cette vie et la perdre sans cesse ? [A. CHÉN., Élég. XXXIII]
Fig. et familièrement. Être malheureux comme les pierres, être habituellement malheureux ou être extrêmement malheureux (les pierres étant foulées par les pieds de tout le monde).
Affligeant, digne de pitié, en parlant des choses. Sa mort a été malheureuse. Une vie malheureuse.
Que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conserver la foi, sans s'exposer au supplice ? [BOSSUET, Reine d'Anglet.]
Et moi je suis venu, détestant la lumière, .... Et m'acquitter, seigneur, du malheureux emploi Dont son cœur expirant s'est reposé sur moi [RAC., Phèdre, V, 6]
Passion malheureuse, passion dont l'objet ne répond pas aux désirs de celui qui l'éprouve.
Funeste, fâcheux, préjudiciable. Une année, une époque malheureuse. Une guerre malheureuse.
Que je vous connais bien, mon père, et que j'ai de douleur de voir que Dieu vous abandonne, jusqu'à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse ! [PASC., Prov. XVII]
Souvent il se disait en son cœur que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l'âge était de se cacher à ses propres yeux [BOSSUET, le Tellier.]
Tous deux ils préviendront tes conseils malheureux [RAC., Théb. I, 5]
Et toi, fatal tissu, malheureux diadème... [ID., Mithr. V, 1]
Ce malheureux amour dont votre âme est blessée [VOLT., Zaïre, V, 3]
Ce malheureux talent de tromper et de plaire [ID., Tancr. II, 4]
Cet esclave, sa mort, ce billet malheureux [ID., ib. IV, 5]
Malheureux à.
La crainte qu'un si grand voyage [à Rome] ne fût malheureux à la vie de son mari [le duc de Chaulnes] [SÉV., 4 sept. 1689]
Que la nature n'a pas favorisé.
L'Arabie déserte est le pays malheureux habité par quelques Amalécites, Moabites, Madianites.... [VOLT., Mœurs, introd.]
Mémoire malheureuse, mémoire qui retient difficilement.
Par exagération, qui manque des qualités requises.
Convenons que c'est un grand homme [Corneille], qui fut trop souvent différent de lui-même, sans que ces pièces malheureuses fissent tort aux beaux morceaux qui sont dans les autres [VOLT., Comm. Corn. Tite et Bérén. I, 3]
Les malheureuses expériences de Needham [sur la génération spontanée], si bien convaincues de fausseté par M. Spallanzani [ID., Singul. nat. XII]
Ces malheureux écrivains, ridicules par la vanité au sein même de l'indigence, dont la prétention est d'avoir évité l'esprit dans leurs ouvrages [D'ALEMB., Éloge Destouches.]
Facilité malheureuse, facilité dont on abuse, qui ne produit que de mauvais ouvrages. Plaisir malheureux, plaisir qu'on ne devrait pas prendre à...
Quelques étrangers mal instruits qui se livrèrent sans aucune raison à ce plaisir malheureux de supposer de grands crimes à ceux qu'on croit intéressés à les commettre [VOLT., Russie, II, 17]
Le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier les autres hommes [ID., Lett. au roi de Prusse, 21 avril 1760]
Il se dit pour qualifier des choses ou des personnes dont on se plaint, sans vouloir dire par là qu'elles soient bonnes ou mauvaises. Ma malheureuse chanson court la ville.
Dans Rome où je naquis, ce malheureux visage D'un chevalier romain captiva le courage [CORN., Poly. I, 3]
Je fais mille compliments à M. l'abbé Renaudot, et j'exciterai ce matin M. de Croissy à empêcher, s'il peut, le malheureux Mercure galant de défigurer notre victoire [RAC., Lett. 36 à Boileau.]
C'est une affaire de conscience que vous ne sauriez prouver, et ce malheureux soufflet a eu des témoins [MARIV., Pays. parv. 4e part.]
Il arrive, ce malheureux baron ; il a gagné son maudit procès que l'on croyait immortel [ID., Préjugé vaincu, sc. 8]
C'est que je n'en puis plus, c'est que j'ai absolument perdu la santé, et qu'étant menacé de perdre la vue, tout ce que je peux faire, c'est de dicter une malheureuse lettre [VOLT., Lett. Chauvelin, 2 avr. 1764]
Ce malheureux baiser donné par sa princesse au roi d'Égypte, ne lui laissait pas [à Amadan] assez de liberté dans l'esprit pour étudier les hautes sciences [ID., Princ. de Babyl. 8]
Le voilà fou, dit mon père à ma mère, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin ; et l'étude fut suspendue [MARMONTEL, Mém. I]
Qui mérite peu d'attention, de considération.
Il y avait alors dans le camp moscovite une femme aussi singulière que le czar même ; elle n'était encore connue que sous le nom de Catherine ; sa mère était une malheureuse paysanne du village de Ringen, en Estonie [VOLT., Charles XII, 5]
Devais-je m'expliquer devant un malheureux valet ? [BEAUMARCH., Mère coup. II, 20]
10° De qui on a mauvaise opinion.
Voilà qu'Arius, ce malheureux prêtre, lui suscite [à l'Église] de plus grands troubles qu'elle n'en avait jamais souffert [BOSSUET, Hist. II, 7]
Je soupçonne violemment ce malheureux Italien-là d'être l'auteur de toutes les noirceurs qu'on vous a faites [COLLÉ, Partie de ch. III, 14]
Méchant, criminel.
Pleure, Jérusalem, pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide ! [RAC., Ath. III, 7]
11° S. m. et f. Un malheureux, une malheureuse, celui, celle qui est dans le malheur.
Le trône bien souvent porte des malheureuses [ROTROU, Vencesl. II, 2]
Un malheureux comme moi qui ne sort jamais de sa chambre ne connaît bien les choses et les personnes que sur le rapport des autres [SCARR., Lett. Œuvr. t. I, p. 261, dans POUGENS]
Plaindre les malheureux n'est pas contre la concupiscence ; au contraire, on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié, et à s'attirer la réputation de tendresse sans rien donner [PASC., Pens. VI, 34, éd. HAVET.]
Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cause de la foi ont subsisté pendant tout le cours de sa vie par l'immense profusion de ses aumônes ! [BOSSUET, Reine d'Anglet.]
Un malheureux s'attache à qui plaint sa misère [QUINAULT, Agrippa, II, 3]
Engraisse-toi, mon fils, du suc des malheureux ; Et, trompant de Colbert la prudence importune, Va par tes cruautés mériter la fortune [BOILEAU, Sat. VIII]
Rien ne rafraîchit le sang, comme de secourir les malheureux [VOLT., Lett. Boisgelin, mars 1767]
Deux malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant l'un l'autre, se fortifient contre l'orage [ID., Zadig, 17]
À tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits [A. CHEN., Idylles, le Mendiant.]
Hélas ! les malheureux sont des objets sacrés [DUCIS, Abufar, I, 1]
12° Il se dit pour exprimer la colère, le dépit contre quelqu'un.
Les malheureux, qui m'ont obligé de parler du fond de la religion ! [PASC., Pens. XXIV, 83, édit. HAVET.]
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche ! [RAC., Phèdre, I, 3]
Malheureux ! vous quittez le maître des humains Pour adorer l'ouvrage de vos mains [ID., Esth. II, 9]
Malheureuse, dis-moi seulement s'il respire [ID., Bajaz. V, 8]
Malheureux que vous êtes ! vous avez dans vos mains des lettres qui contiennent des ordres prompts et violents [MONTESQ., Lett. pers. 150]
C'est aussi un terme de reproche qu'on s'adresse à soi-même.
Tu pleures, malheureuse ! [Roxane se parle à elle-même] ah ! tu devais pleurer, Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée.... [RAC., Baj. IV, 5]
13° Un malheureux, un méchant homme, un homme méprisable.
Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu'il avait pris quelques plats d'étain à vos pères [PASC., Prov. VI]
C'est un grand malheureux [REGNARD, le Joueur, III, 13]
Je serais un grand malheureux de m'exposer à rompre avec elle à si bon marché [LE SAGE, Turcaret, I, 2]
Ah ! le malheureux ! me répond le portier, il est au For l'Évêque, il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous avions [MARMONTEL, Mém. III]
Au féminin, une malheureuse, une femme méprisable, de mauvaise vie.
....Quelque malheureuse Dont le noble talent est celui de coureuse [HAUTEROCHE, Espr. follet, I, 4]
Moi, j'ai peint tout cela d'une couleur affreuse, Et la femme, entre nous, comme une malheureuse [COLLIN D'HARLEV., Vieux célib. I, 6]

PROVERBES

  • Les malheureux n'ont point de parents, c'est-à-dire tout le monde les abandonne.
  • Le gibet n'est fait que pour les malheureux, c'est-à-dire les riches s'en sauvent par l'argent.

SYNONYME

  • MALHEUREUX, MISÉRABLE. Étymologiquement, le malheureux est celui qui a mauvaise chance ; le misérable est celui qui est digne de pitié. Toutes les fois que l'idée de chance, de sort, se présente, c'est malheureux qu'il faut employer ; on est malheureux au jeu, et non misérable. Toutes les fois que l'idée de pitié, de misère, prévaut, c'est de misérable qu'il faut se servir ; le jeu ruine et rend misérable ; si on disait malheureux, on exprimerait une nuance différente. Quand malheureux et misérable sont termes de colère, ils sont équivalents.

HISTORIQUE

  • XIIIe s.
    Et Ysengrin [le loup] tot coi se gist Grant piece après, et puis si dist : Haï ! maleüreus chaitis ! [, Ren. 7665]
  • XVe s.
    Dame, dist le chevalier, toute personne doit doubter [craindre] sa perte ; car la pierre chet voulentiers sur le plus malheureux [, Perceforest, t. III, f° 3]
  • XVIe s.
    Camillus, ayant ouy ces paroles, trouva l'acte bien malheureux et meschant [AMYOT, Cam. 18]
    Qui ont perdu d'un malheureux plomb ce frere [MONT., I, 22]
    Que la malheureuse avene Ne foisonne sur la plaine, Ny toute autre herbe qui nuit [DU BELLAY, VII, 6, recto.]
    Qui avec malheureux couche, il a froid quoy qu'il luy touche [GÉNIN, Récréat. t. II, p. 248]
    Plus malheureux que le bois dont on fait le gibet [COTGRAVE, ]

ÉTYMOLOGIE

  • Mal, et heureux ; bourguign. maulhurous ; Berry, malhureux ; wallon, mâl'hureûs ; picard, malhureux ; provenç. malauros, malahuros. L'ancienne langue employait beaucoup une autre forme, malheuré.