serf, erve

SERF, ERVE

(sèrf, sèr-v' ; au pluriel, la plupart font entendre l'f ; cependant quelques-uns le prononcent sêr, comme cerfs ; c'est ainsi qu'au XVIe siècle Palsgrave, p. 25, indique la prononciation ; Masson, Helvét. I, l'a fait rimer avec fers : Et fussions-nous vaincus, nous ne serons point serfs ; Ainsi que le vautour sur son rocher sauvage, Tu pourras dominer entouré de carnage ; Mais nos ossements seuls resteront dans tes fers. Au pluriel, l's ne se lie pas : des serf affranchis ; cependant quelques-uns la lient : des serf-z affranchis) s. m. et f.
Celui qui ne jouit pas de la liberté personnelle, esclave.
Qu'était Rome, en effet ? qui furent vos ancêtres ? Un vil amas de serfs, échappés à leurs maîtres [SAURIN, Spartacus, III, 4]
Athènes eut vingt serfs pour un citoyen ; la disproportion fut encore plus grande à Rome devenue la maîtresse du monde [RAYNAL, Hist. phil. XI, 24]
Fig.
Étant serf du désir d'apprendre et de savoir [RÉGNIER, Sat. III]
La superstition guide leurs pas errants ; Elle est reine du peuple et serve des tyrans [MASSON, Helvétiens, V]
Serfs de la sainte Mère de Dieu ou Blancs-Manteaux, ordre religieux fondé à Marseille (au XIIIe siècle).
En particulier au moyen âge, sous la féodalité et dans les pays qui sont encore régis par des institutions féodales, personne attachée à la glèbe et ne pouvant disposer ni de sa personne ni de son bien.
Les serfs du domaine du roi furent affranchis par un édit de Louis XVI [, Dict. de l'Acad.]
Un serf n'a point de famille, ni par conséquent de nation [MONTESQ., Esp. XXX, 25]
Les seigneurs, en affranchissant leurs serfs, se privèrent de leurs biens ; il fallut donc régler les droits que les seigneurs se réservaient pour l'équivalent de leurs biens [ID., ib. XXVIII, 45]
Louis VI déclara par une charte que les serfs ou hommes de corps de l'église de Paris pourraient témoigner contre qui ce fût [SAINT-FOIX, Ess. Paris, Œuv. t. III, p. 214, dans POUGENS]
C'est en vertu de cette loi [du pape Alexandre III, que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude] que, longtemps après, le roi Louis Hutin dans ses chartes déclara que tous les serfs qui restaient encore en France devaient être affranchis, parce que c'est, dit-il, le royaume des Francs [VOLT., Mœurs, 83]
J'ai eu la visite d'un serf et d'une serve des chanoines de Saint-Claude [ID., Lett. duc de Choiseul, 7 sept. 1770]
Les moines possèdent la moitié des terres de la Franche-Comté, et toutes ces terres ne sont peuplées que de serfs [ID., Pol. et lég. Extrait d'un mémoire.]
La Pologne serait beaucoup plus riche, plus peuplée, plus heureuse, si les serfs étaient affranchis, s'ils avaient la liberté du corps et de l'âme [ID., Lett. du roi de Pologne, 6 déc. 1767]
Les possessions ordinaires des serfs, le fond de leur existence, consistaient moins en propriétés qu'en amodiations de terres concédées à charge de service et de cens [NAUDET, Instit. Mém. inscr. et bell. lett. t. VIII, p. 585]
Terme d'alchimie. Le serf rouge, la magnésie.
Adj. Qui appartient au servage. Les hommes serfs. Condition serve.
Ces moines [de Saint-Claude] prétendent justifier cet abominable usage [le servage conservé chez eux] ; ils répandent partout que ces serfs sont les plus heureux de tous les hommes, et que les terres serves sont les plus peuplées [VOLT., Pol. et lég. Extrait d'un mémoire.]
Héritage serf, héritage pour lequel il était dû une somme au seigneur. Fig. Qui est sans indépendance.
Des esprits serfs [VOLT., Dial. XXIV, 9]
Serf arbitre, se dit, par opposition à libre arbitre, de la volonté déterminée par l'ordre de Dieu ou par l'ordre des choses. Luther a écrit un livre sur le serf arbitre.

HISTORIQUE

  • XIe s.
    Pur le franc home dix solz, et pur le serf vingt solz [, Lois de Guill. 8]
    À une estache l'unt ataché cil serf [, Ch. de Rol CCLXXII]
  • XIIe s.
    Vendre [elle] me puet [peut] ou doner ; Ses sers sui sans racheter [, Couci, p. 123]
    Encor ne vous a pas Charles à sers conquis [, Sax. XXVI]
    Ydunc s'en sunt parti li serf d'iniquité [, Th. le mart. 151]
  • XIIIe s.
    Alixandres evesques, siers des siers de Dieu, à nos chiers fieux Lambert et les freres malades de Douai [TAILLIAR, Recueil, p. 500]
    Margiste vostre serve avec vous laisserai [, Berte, VII]
    Il sont appelé serf, porceque li empereur comanderent que li chaitif fussent vendu et ne fussent pas ocis ; et einsi estoient il gardé [, Digeste, f° 7]
    Briefment tant est chetis et nices, Qu'il est sers à trestous les vices [, la Rose, 19436]
    Vous volés que j'oneure et serve Ceste gent qui est fausse et serve [, ib. 7838]
    Tant sunt d'avarice lié.... Qu'il sunt tuit serf à lor deniers [, ib. 5177]
    Se li sires qui le poursuit par ourine [origine] provoit que le [la] mere de se [sa] mere fust se [sa] serve [BEAUMANOIR, XLV, 13]
    Lequel Humbert, en eschange de ce, baille audit chapitre tous les hommes et les femmes que lui et sa femme havoient à Egligny, sers et serves de chefs et de corps, avec la progeniée et la sigance de tous les hommes et de toutes les femmes [DU CANGE, servus.]
  • XIVe s.
    Qui de son serf fait son seigneur, ses ennemis monteplie [MACHAUT, p. 136]
    On dit communement que qui essauce son serf, il en fait son ennemy [, Ménagier, I, 5]
  • XVe s.
    Au commencement du monde n'avoient esté nuls serfs [FROISS., II, II, 106]
    Nous sommes appelés serfs et battus, se nous ne faisons presentement leur service [des nobles] [ID., II, II, 106]
    Si vous me voulez faire ce que vous promettez par vostre courtoisie, je demeurerai vostre serve à tous jours [la reine Isabelle remerciant Jean de Hainaut] [ID., I, I, 14]
    Je voy seigneurie descendre Es sers par science affranchis ; Je voy les povres enrichis, Et les riches nobles tout perdre, Pour ce qu'ilz ne veulent aerdre Leurs cuers à apprendre science [E. DESCH., Miroir de mariage, p. 114]
    ....Chevance et aveir ne sont que assessoires et serves à vertu et comme chamberieres [ALAIN CHART., Quadrilogue invectif.]
  • XVIe s.
    [Une dame] ....pour le nom d'amant que merite ma paine, Du seul tiltre de serf ne me daigne honorer [DESPORTES, Imitation de la complainte de Bradamande.]
    [Dieu,] La flamme, l'air, la terre et l'onde Sont serfs de ton commandement [ID., Œuv. chrest. XVIII, ode.]
    Et faudra que nostre nation, qui s'est tant faite renommer par vray vaillance, se voye serve de celles qui lui ont autrefois obéi [LANOUE, 203]

ÉTYMOLOGIE

  • Provenç. serf, ser ; espagn. siervo ; du lat. servus, esclave. Les jurisconsultes latins (Dig. de statu hominum, II, 5) ont rattaché servus à servare, comme étant l'homme pris à la guerre, conservé et non tué ; des étymologistes modernes se sont aussi rangés à cet avis ; mais il est évident que servire est le dénominatif de servus (voy. donc SERVIR).